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Ils sont tous là, minutieusement alignés contre le mur. Sept tableaux, tous dans un état de conservation calamiteux.
- « Et il vous faut tous ces devis en urgence ? »
La conservatrice semble étonnée de ma question et me répond spontanément :
- « Evidemment ! »
Je me retourne et observe à nouveau les œuvres. Tous les supports, d’assez grand format, sont lacunaires, déchirés, détendus. Dans au moins cinq cas il faudra reprendre les rentoilages et la quasi-totalité des couches picturales sont en état de soulèvements généralisés. En manipulant l’une d’entre elles, j’ai l’impression d’attraper une biscotte qui menace à tout instant de se disloquer.
- « Excusez-moi d’insister mais êtes-vous sûr de tout pouvoir restaurer cette année ?
- « Au minimum l’examen et les photos prendront une journée. Et si l’on ajoute la saisie, la réflexion sur les traitements, le montage des dossiers et enfin les formalités administratives, je vais y passer au moins trois jours. »
Au regard qu’elle me jeta, j’ai tout de suite compris que je n’aurais pas dû insister.
En rentrant éreinté, je me suis offert une petite lobotomie maison : soirée pizza – bière – télé. Une heure et demi de décrassage de neurones non stop. Et puis, comme d’habitude, le succès du traitement est tel que je n’arrive pas à faire les gestes nécessaires pour aller me coucher. Et c’est là que je suis tombé sur l’émission.
Watcha ! Non, je ne viens pas d’éternuer mais c’est le nom de cette émission de seconde partie de soirée diffusée sur le satellite. C’est une sorte de magasine féminin mais qui parle et qui bouge. Le truc marrant, c’est la voix off, un brin décalée. Et évidemment tous les sujets sont tendances, donc autant dire que l’on n’allait pas me saouler avec le patrimoine et la restauration. Au programme de cette soirée, trois sujets brûlants sur le « coaching » avec pas moins de trois reportages différents.
Et ça commence avec le « coaching voiture ». Un super pro, moyennant la modique somme de 200 €, examine dans le détail l’occasion que vous hésitez à vous acheter. Là, en regardant l’expert tester de magnifiques gentes alu, je me suis dit que lui, en tout cas, ne faisant pas dans le mécénat.
Puis on enchaîne par « la coach lover ». Pour 20 € l’appel, 50 € le mail ou 550 € les trois séances d’entretien, une professionnelle de la rencontre amoureuse vous aide à « augmenter votre capital de séduction ». Autant vous dire que j’ai vite noté sur un bout de papier le numéro de téléphone en vue de ma prochaine rencontre avec la conservatrice.
Enfin le « coaching room». Quésako ? Et bien … je ne suis pas sûr d’avoir tout compris. Il y avait une femme, élégamment habillée, qui n’arrivait pas à redécorer son douillet appartement parisien. Vous allez sans doute penser que lorsque dans la vie on a comme seul problème la couleur de l’abat-jour et la forme du bol à cacahouètes, c’est que l’on est pas encore au bord du gouffre.
Mais la dame, elle, elle était vraiment au bord de la crise de nerf. Alors elle avait fait appel à une super professionnelle et hop ! En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la super Nani de la déco attrape un sac poubelle d’une main et un bouquet de tulipes en plastiques de l’autre en s’exclamant :
- « Vous êtes sûr de vouloir conserver cet objet ? ».
Puis devant le regard perdu de sa cliente d’ajouter :
- « C’est vraiment indispensable ? »
Et sans même attendre la réponse, elle balance le précieux objet avant de saisir un cendrier en onyx en continuant ses questions.
Le son a doucement baissé et la petite voix off de la présentatrice a malicieusement commenté :
- « Mais dîtes donc ! C’est pas un peu cher ça, 800 € la séance, pour une simple virée poubelle ? »
En éteignant la lumière du salon je me suis fait la promesse que pour ma prochaine lobotomie je ne décollerai pas de Disney Chanel. Et demain, c’est sûr, je m’installe « coach musée ».
Publié par ACRMP à 18:08:31 dans * Tribunes libres des membres de l'ACRMP | Commentaires (0) | Permaliens
Suite à notre projet d'organiser des formations pour les restaurateurs de notre région et de ses environs et pour concrétiser ce souhait de beaucoup, nous vous proposons de démarrer ce projet par notre première formation dont le thème sera:
Etude des stratigraphies de couches picturales et des fibres textiles en microscopie optique
- Animateur : Christian Morin
- Initiation à la microscopie optique :
Les types de microscopes, les optiques et les éclairages.
- Etude stratigraphique de prélèvement :
Prise d’échantillons, mise en résine et polissage.
Étude de stratigraphie.
Recherche de liants et de certains pigments par colorations, fluorochromes et réactions chimiques.
- Etude des principales fibres textiles employées pour les toiles à peindre:
Traitement des échantillons.
Détermination de la nature des fibres par colorations et observation au microscope.
Le travail se ferait sur des échantillons témoins et sur des échantillons apportés par les stagiaires.
Le travail pratique se fera par binôme, les stagiaires auront à leur disposition du matériel de moulage, une polisseuse, des binoculaires et des microscopes optiques en lumière froide et un microscope équipé d’un éclairage épiscopique à fluorescence ultraviolette.
- Informations pratiques:
La journée de formation aura lieu à TOULOUSE, nous vous préciserons l'adresse lors de votre inscription.
Le vendredi 19 juin 2009 de 9 h 30 à 17 heures.
Prix forfaitaire par participant : 50 euros H.T
Contact : inscription par le forum (voir lien ci-contre)(rubrique ACRMP) ou par mail à l'adresse acrmp@free.fr
Date limite d’inscription : 31 Mai.
Nombre de participants : 10.
Publié par ACRMP à 15:45:41 dans * Nos annonces | Commentaires (0) | Permaliens
Comme d’habitude, elle était entrée sans frapper, l’air passablement énervé, son béret vissé en biais sur la tête. Ses bas de laine légèrement plissés sur les chevilles et vêtue d’une robe au textile et motifs indescriptibles, elle franchissait la porte et s’avançait d’un pas décidé.
« Sans frapper », lui fis-je remarquer en m’excusant de terminer ce que j’étais en train de faire.
Enervée elle était. Et moi donc !
Elle venait de m’appeler quelques heures plus tôt pour m’informer qu’elle viendrait l’après-midi même reprendre possession du tableau qu’elle m’avait confié pour traitement. La façon fort cavalière avec laquelle ce rendez-vous avait été pris ne m’avait que modérément enchantée. Mais bon ! Puis, une demi-heure avant sa venue, elle m’avait rappelée pour me dire que le camion venait de partir et que son fils, le maire du village, se chargeait de récupérer ledit tableau. Le seul problème, c’est que le Maire, moi, je ne l’avais jamais vu. Et puis, pour tout dire, ce n’est pas lui qui m’avait confié cet objet.
Quelques mois plus tôt, par l’intermédiaire d’une connaissance, j’avais été appelée au chevet de cette « Crucifixion ». Comme souvent dans l’histoire du vandalisme, c’est l’association des amis de Saint Machin qui tentait de faire quelque chose pour l’église. Je m’étais donc rendue sur place (un week-end, pour arranger tout le monde) pour observer ce chef-d’oeuvre de l’art local, sans châssis, roulé peinture vers l’intérieur et posé sous les chaises de la sacristie. J’avais été fort attentive et d’une patience exemplaire, non extraordinaire, devant les recommandations de mon interlocutrice qui souhaitait que le devis soit réalisé au nom de l’association, car « voyez-vous la mairie ne s’intéresse pas à ces bondieuseries ». Et puis il lui fallait un devis détaillé pour que l’association puisse faire ses calculs. Enfin, c’était à elle que le tout devait être adressé car ELLE était la Présidente. Je prenais bonnes notes de toutes ses prescriptions et me lançais dans la rédaction du document que j’expédiais dans les meilleurs délais.
Pendant huit mois silence radio, jusqu’à ce que ma présidente des amis de St Bidule refasse surface. Elle arrivait, là, dans une heure, soulignant bien que « toutes les précautions de transport avaient été prises ». C’est ainsi que la toile était entrée à l’atelier, délicatement roulée sur une vieille gouttière en zinc, couche picturale toujours vers l’intérieur ! Là déjà, j’aurais dû me méfier.
Car une fois le devis signé, le harcèlement a commencé. D’abord téléphonique, pour savoir à quel moment les travaux allaient pouvoir commencer. Puis par des visites d’atelier, toujours impromptues, seule ou avec les amis de St Schtrumblu, chacun venant admirer l’image retrouvée, les couleurs qu’on ne voyait plus, la douceur du visage de la Vierge …
Puis les travaux sont arrivés à leur terme. Lors de notre dernier entretien, j’avais évoqué le règlement de la facture sans que cette annonce n’entraîne de remous. Mais aujourd’hui coup de théâtre. En m’apprenant que ce n’était pas elle, mais la mairie qui venait rechercher cette « Crucifixion », elle m’apprenait que ce serait aussi ladite commune qui s’occuperait de ma facture. Et pour cause : après avoir vainement tenté de nous régler en espèces sonnantes et trébuchantes, l’association, à court d’argent, cherchait à passer par la mairie afin d’échapper à la TVA.
Aussi lui annonçais-je que j’étais aux regrets mais que je ne saurais remettre ce tableau à un « parfait inconnu » et qu’il était hors de question que je sois payée à la St Glinglin. Et comme le ton de ma voix ne laissait aucune équivoque sur mes intentions, elle arrivait, en personne, elle même.
Sans frapper donc.
« C’est quoi le problème ? ». C’est, à mon souvenir, la seule phrase que je l’ai autorisé à prononcer durant le quart d’heure qui suivit. Et de problème, il n’y en a pas eu, car je récapitulais sans temps mort :
- ELLE m’avait fait venir à St Machin
- ELLE avait tenu à recevoir le devis en personne
- ELLE avait informé Son association
- ELLE avait signé le devis
- ELLE avait suivi le chantier
- ELLE avait pris rendez-vous pour la restitution de la toile
- ELLE ne pouvait pas payer
- ELLE n’était plus autorisée à la moindre initiative
- JE prenais la direction des opérations.
Monsieur le maire était resté silencieux, tétanisé et elle, totalement défaite. Il me semble que de sa vie, personne n’avait jamais dû réussir à la faire taire.
Dans la foulée, j’ai réédité mon devis au nom de la commune, document que Monsieur le maire m’a signé sur-le-champ en le datant de dix mois en arrière. J’ai également refait la facture en triple exemplaire et sur celui que j’ai conservé, il a apposé la date, sa qualité, sa signature et la mention « remise en main propre ». Je crois que si je lui avais réclamé ses clés de voiture, il me les aurait cédées avec le sourire. Il s’est engagé à courir chez le percepteur la déposer au plus vite et à ce qu’elle soit réglée dans les quarante jours conformément à la loi, m’a redit dix fois « qu’il n’y aurait aucun problème, qu’il était désolé, que sa mère aurait dû, qu’il aurait pu, que … »
ELLE s’est ensuite dirigé vers la porte, l’a délicatement ouverte, est remontée dans sa voiture et, silencieusement, s’en est retournée. Bien frappée.
H. O.
Publié par ACRMP à 12:20:49 dans * Tribunes libres des membres de l'ACRMP | Commentaires (0) | Permaliens
A l'attention de Madame Christine ALBANEL – Ministre de la Culture
Madame la Ministre,
Par votre annonce du 6 février dernier, vous honorez la ville d’Albi en proposant la candidature de sa cité épiscopale au patrimoine mondial de l’UNESCO.
En d’autre temps, nous aurions pu nous réjouir d’une telle initiative mais aujourd’hui c’est avec circonspection que nous apprenons cette annonce.
Abandonné par l’Etat depuis plusieurs années déjà, le patrimoine de Midi-Pyrénées ne fait plus l’objet d’entretien de ses Monuments Historiques et ce pas davantage sur les bâtiments et objets mobiliers relevant de la seule compétence de l’Etat.
La Cathédrale Sainte-Cécile, remarquable joyau de briques et écrin forteresse d’un décor peint et sculpté unique, est aujourd’hui en péril. Très récemment encore des pertes inestimables sont survenues et toujours aucun programme de restauration n’est annoncé.
Au-delà de cet exemple, c’est l’ensemble du patrimoine de la région qui est négligé par l’Etat et, par voie de conséquences, les ateliers de restauration régionaux qui se trouvent menacés.
Ne serait-il pas souhaitable, dans l’objectif d’appuyer le dossier de candidature d’Albi, de commencer par entreprendre les travaux urgents tant sur le bâti que sur les décors qui en font l’un des chefs d’oeuvre de notre Patrimoine. Faute de quoi nos ancêtres les Gaulois auraient eu raison de ne craindre qu’une seule chose, que le ciel ne leur tombe sur la tête.
Dans l’attente de votre réponse, veuillez agréer, Madame la Ministre, nos respectueuses salutations.
l'ACRMP.
Publié par ACRMP à 18:30:54 dans * Association de Conservateurs - Restaurateurs de biens culturels | Commentaires (5) | Permaliens
Il faut se rendre à l'évidence, je me suis trompé. Quinze jours de chantier et toujours rien. Pas la moindre trace.
Mes amis, pleins de sollicitude, avaient tenu pourtant à me mettre en garde. Travailler à Versailles[1] pour la première fois relève de l'épreuve. Mieux, du baptême du feu. Pour me préparer à l'échéance, on m'avait décrit avec soin tous les rites et coutumes en usage. Comment par exemple chaque restaurateur dispose d'un espace précis, d'une armoire à solvant, d'un chevalet numéroté, d'une tablette à roulettes individuelle. Ou encore les visites, chaque mardi, des conservateurs, qui tels des professeurs de médecine accompagnés de leurs internes, viennent faire leurs tournées au « chevalet » des malades.
Tout cela je m'y étais préparé. Mais ce que je redoutais par-dessus tout, c'était la Versaillaise. Une certaine manière de se tenir. Un port de tête particulier. La mise d'un foulard. Un je ne sais quoi dans le ton. Un truc du genre Bordeau Chesnel "nous n'avons pas les mêmes valeurs".
Cette angoisse remonte à plus de vingt ans. J'étais venu à Paris pour représenter l'association de ma formation à l'occasion de la création de la Fédération. Lors de la réunion de préparation, à la veille de l'assemblée générale, je me suis senti ...comment dire ...seul ! Je ne veux pas dire isolé, au fond de la salle, coincé entre le dernier rang et la porte de sortie. Non, j'étais assis sur une chaise, en cercle, comme les autres. Sauf que j'étais transparent. Complètement translucide. En fait je n'ai rien compris à ce qu'ils disaient. Ils parlaient bien français, mais j'avais l'impression que tout était codé. Il y avait bien, de temps à autre, un verbe et un complément, mais la plupart du temps on parlait de France, de Nathalie, d'Elisabeth, d'Ecco, du FIF-PL, de la DAPA, de la loi machin et du décret bidule. La seule fois où j'ai osé prendre la parole, ce fut pour demander poliment un verre d'eau. Plus tard, dans mes cauchemars récurrents, je chercherais encore désespérément du regard les écouteurs de la traduction simultanée.
Mais je dois l'admettre, depuis mon arrivée à Versailles, mes craintes se sont peu à peu dissipées. Est-ce la présence, dans notre équipe, d'une habituée des lieux, mais les gens rencontrés sont plutôt sympathiques et l'accueil souriant. J'ai même l'heureuse surprise de reconnaître une ancienne stagiaire et plusieurs anciens professeurs ravis de me revoir.
Et puis, pour mon dernier jour de chantier, elle est apparue. Sans aucun doute possible. D'un pas assuré elle s'est plantée devant mon tableau, les bras croisés, en appui sur sa jambe gauche, légèrement déhanchée.
- « Vous n'auriez pas vu mes bouteilles de solvants ? »Tout y était. L'absence de salutation, le ton avec juste ce qu'il faut d'exaspération. C'est sûr, j'étais devant un superbe spécimen.
Mon instinct de pêcheur au lancer s'est immédiatement réveillé. Ne pas ferrer tout de suite. Laisser du fil. Le temps que l'animal avale bien l'hameçon ; et puis clac ! Ferrer d'un coup sec.
- « Bonjour. Que puis-je faire pour vous ? »D'un regard glacial, elle me scanne de haut en bas. Le pèlerin que je suis a instantanément l'impression d'être habillé par Emmaüs.
- « C'est insensé ! Elles ont disparues. Comme ma tablette d'ailleurs ! »En disant cela, elle fixe ostensiblement les trois tablettes encombrées que nous utilisons.
- « Si vous le désirez, je peux immédiatement vous en débarrasser une et vous la donner »
Je sens bien que ma gentillesse l'énerve. Elle se tourne alors vers l'armoire à solvants et d'un geste brusque ouvre la porte métallique.
- « Savez-vous qui est l'heureux propriétaire de ces flacons ? »« Heureux propriétaire ! » Et pourquoi pas « joyeux dépositaire » pendant qu'on y est. Dans la mesure où nous sommes les seuls à occuper cette salle dite des grands formats, je me doute que la question n'en n'est pas vraiment une. Pour ne laisser aucun répit à son adversaire, elle ajoute aussitôt :
- « Au fait, vous pouvez me rappeler votre nom déjà ? »J'ai à peine le temps de répondre qu'elle tourne les talons et s'éloigne prestement en prenant soin de faire entendre le son de ses mocassins vernis.
Afin d'éviter tout incident diplomatique, j'appelle mon associée sur son portable et lui détaille la conversation. Une heure plus tard, elle arrive souriante et je lui demande si elle a pu s'entretenir avec l'intéressée.
- « Ne t'inquiète pas, je viens à l'instant de la quitter. Elle m'a assurée qu'il ne s'était rien passé ».
Rien passé. Juste, peut-être, mon baptême du feu.
Olivier Clérin
Publié par ACRMP à 15:45:05 dans * Tribunes libres des membres de l'ACRMP | Commentaires (0) | Permaliens
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