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Comme le souligne Didier Rykner dans son article « les conservateurs sortent de leur réserve » sur le site de la Tribune de l'art[1] (j'en profite au passage pour vous en conseiller la lecture régulière), « que les conservateurs français s'expriment publiquement est une chose assez rare pour qu'on la signale ».
En effet, le 23 janvier dernier, l'AGCPF (l'Association Générale des Conservateurs des Collections Publiques) a tenu, au cours d'une conférence de presse[2], à réaffirmer son attachement au principe de « l'inaliénabilité des collections ». Car cette vieille tradition française vient d'être remise en cause par une proposition de loi déposée en octobre dernier par le député UMP Jean-François Mancel, texte succinct (seulement deux articles) qui suggère la possibilité de vendre certains objets d'art (qualifiés de « libres d'utilisation ») via une « commission du patrimoine » encore non définie. La proposition avait de quoi surprendre dans la mesure où elle était déposée à l'Assemblée avant même que ne soit remis à Mme Albanel le rapport qu'elle avait demandé à Jacques Rigaud[3] sur la question.
Or ce rapport, qui a enfin été rendu public le 6 février, aboutit à des conclusions qui sont loin d'être celles que certains pouvaient attendre[4]. A la surprise des commanditaires qui espéraient, doux euphémisme, engager une réflexion « sur la respiration des collections », Jacques Rigaud, après un examen rigoureux de près de cent pages, se dit hostile à la possibilité de remettre en cause le caractère inaliénable des collections. Comme le souligne Libération[5], l'auteur « reproche à Mancel de confondre musée et usine en parlant de réserves comme d'un stock, et en cédant aux « clichés les plus éculés » : les réserves ne sont pas « des cavernes d'Ali Baba où s'accumulent des trésors jalousement gardés par des dragons appelés conservateurs ». Il n'hésite pas à réaffirmer la nécessité de protéger les collections « de la variation du goût à travers les âges » en reprenant, après Jean Clair[6], l'exemple des peintres pompiers au musée d'Orsay.
A l'appui de sa thèse, Jacques Rigaud fait remarquer que la récente Loi musée de 2002 avait offert la possibilité aux musées, selon certaines conditions[7], de déclasser une œuvre. Or cette disposition n'a, à ce jour, jamais été utilisée et l'auteur d'en conclure logiquement que soit la procédure de déclassement est « « sans objet et parfaitement inutile », soit « que le Ministère de la Culture, la Direction des Musées de France, les responsables des grands musées nationaux et l'ensemble de la communauté scientifique des musées ont considéré qu'elle était inapplicable, voire dangereuse. »
Dans un souci de pragmatisme, le rapporteur a cherché a regarder les exemples étrangers (notamment certains musées américains, les Pays Bas et récemment l'Angleterre) pratiquant déjà, sous diverses formes, la vente de certaines parties de leurs collections. Là aussi les conclusions sont réservées : « « en réalité, même en l'absence de règles juridiques impératives, la plupart des grands musées européens ont fait preuve d'une grande retenue tout au long du XX° siècle en matière d'aliénation des œuvres ». Et de rappeler toute une série d'exemples où cette prudence aurait été de mise comme dans le cas de la vente par l'Art Institute de Chicago d'un Léda et le cygne, attribué à l'école de Boucher, qui s'est avéré être un véritable tableau du maître[8]. Et d'ajouter qu'au moment où l'on cherche, par tous les moyens, à développer le mécénat, « le milieu des entreprises mécènes ne [...] comprendrait pas [l'engagement des musées de France dans une politique ouvertement fondée sur l'aliénation des œuvres pour permettre un enrichissement des collections] et risquerait [...] de se démobiliser. » Et qu'en penseront les donateurs ou légataires...
"On peut craindre que dans l'esprit de ceux qui remettent en cause ouvertement le principe d'inaliénabilité, il ne s'agirait pas d'une mesure marginale ou expérimentale ou d'un expédient, mais une volonté d'ouvrir les vannes de réserves jugées prometteuses". Un "grand musée n'est pas réductible à une entreprise". Et assimiler leurs réserves "à des stocks traduit une totale incompréhension de leur rôle (...). Il n'est pas de musée sans réserves".Là nous approuvons ... sans réserves !
Olivier Clérin
Publié par ACRMP à 06:52:07 dans * Tribunes libres des membres de l'ACRMP | Commentaires (0) | Permaliens
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