• La Versaillaise

               Il faut se rendre à l'évidence, je me suis trompé. Quinze jours de chantier et toujours rien. Pas la moindre trace.

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                Mes amis, pleins de sollicitude, avaient tenu pourtant à me mettre en garde. Travailler à Versailles[1] pour la première fois relève de l'épreuve. Mieux, du baptême du feu. Pour me préparer à l'échéance, on m'avait décrit avec soin tous les rites et coutumes en usage. Comment par exemple chaque restaurateur dispose d'un espace précis, d'une armoire à solvant, d'un chevalet numéroté, d'une tablette à roulettes individuelle. Ou encore les visites, chaque mardi, des conservateurs, qui tels des professeurs de médecine accompagnés de leurs internes, viennent faire leurs tournées au « chevalet » des malades.

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                Tout cela je m'y étais préparé. Mais ce que je redoutais par-dessus tout, c'était la Versaillaise. Une certaine manière de se tenir. Un port de tête particulier. La mise d'un foulard. Un je ne sais quoi dans le ton. Un truc du genre Bordeau Chesnel "nous n'avons pas les mêmes valeurs".

                Cette angoisse remonte à plus de vingt ans. J'étais venu à Paris pour représenter l'association de ma formation à l'occasion de la création de la Fédération. Lors de la réunion de préparation, à la veille de l'assemblée générale, je me suis senti ...comment dire ...seul ! Je ne veux pas dire isolé, au fond de la salle, coincé entre le dernier rang et la porte de sortie. Non, j'étais assis sur une chaise, en cercle, comme les autres. Sauf que j'étais transparent. Complètement translucide. En fait je n'ai rien compris à ce qu'ils disaient. Ils parlaient bien français, mais j'avais l'impression que tout était codé. Il y avait bien, de temps à autre, un verbe et un complément, mais la plupart du temps on parlait de France, de Nathalie, d'Elisabeth, d'Ecco, du FIF-PL, de la DAPA, de la loi machin et du décret bidule. La seule fois où j'ai osé prendre la parole, ce fut pour demander poliment un verre d'eau. Plus tard, dans mes cauchemars récurrents, je chercherais encore désespérément du regard les écouteurs de la traduction simultanée.

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                Mais je dois l'admettre, depuis mon arrivée à Versailles, mes craintes se sont peu à peu dissipées. Est-ce la présence, dans notre équipe, d'une habituée des lieux, mais les gens rencontrés sont plutôt sympathiques et l'accueil souriant. J'ai même l'heureuse surprise de reconnaître une ancienne stagiaire et plusieurs anciens professeurs ravis de me revoir.

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                Et puis, pour mon dernier jour de chantier, elle est apparue. Sans aucun doute possible. D'un pas assuré elle s'est plantée devant mon tableau, les bras croisés, en appui sur sa jambe gauche, légèrement déhanchée.

    -         «  Vous n'auriez pas vu mes bouteilles de solvants ? »

    Tout y était. L'absence de salutation, le ton avec juste ce qu'il faut d'exaspération. C'est sûr, j'étais devant un superbe spécimen.  

                Mon instinct de pêcheur au lancer s'est immédiatement réveillé. Ne pas ferrer tout de suite. Laisser du fil. Le temps que l'animal avale bien l'hameçon ; et puis clac ! Ferrer d'un coup sec.

    -         «  Bonjour. Que puis-je faire pour vous ? »

    D'un regard glacial, elle me scanne de haut en bas. Le pèlerin que je suis a instantanément l'impression d'être habillé par Emmaüs.

    -         «  C'est insensé ! Elles ont disparues. Comme ma tablette d'ailleurs ! »

    En disant cela, elle fixe ostensiblement les trois tablettes encombrées que nous utilisons.

    -         «  Si vous le désirez, je peux immédiatement vous en débarrasser une et vous la donner »

    Je sens bien que ma gentillesse l'énerve. Elle se tourne alors vers l'armoire à solvants et d'un geste brusque ouvre la porte métallique.

    -         «  Savez-vous qui est l'heureux propriétaire de ces flacons ? »

    « Heureux propriétaire ! » Et pourquoi pas « joyeux dépositaire » pendant qu'on y est. Dans la mesure où nous sommes les seuls à occuper cette salle dite des grands formats, je me doute que la question n'en n'est pas vraiment une. Pour ne laisser aucun répit à son adversaire, elle ajoute aussitôt :

    -         «  Au fait, vous pouvez me rappeler votre nom déjà ? »

    J'ai à peine le temps de répondre qu'elle tourne les talons et s'éloigne prestement en prenant soin de faire entendre le son de ses mocassins vernis.

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                Afin d'éviter tout incident diplomatique, j'appelle mon associée sur son portable et lui détaille la conversation. Une heure plus tard, elle arrive souriante et je lui demande si elle a pu s'entretenir avec l'intéressée.

    -         «  Ne t'inquiète pas, je viens à l'instant de la quitter. Elle m'a assurée qu'il ne s'était rien passé ».

    Rien passé. Juste, peut-être, mon baptême du feu.

    Olivier Clérin



    [1] Il ne s'agit pas ici du Château de Versailles, mais des ateliers de restauration du C2RMF (centre de recherche et de restauration des musées de France), situés dans les petites écuries du roy, à Versailles.



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