• nos chefs d'oeuvres à louer !!!!

    Non je ne signerai pas la pétition lancée par Françoise Cachin et Jean Clair. Et pourtant, à bien y réfléchir, je l'aurais sans doute cautionnée il y a seulement quelques années. Mais la polémique passionnée et passionnante autour des prises de position de M. Loyrette a le grand mérite de lever le voile hypocrite qui recouvre les problèmes de « l'économie culturelle » et particulièrement, ceux concernant le patrimoine.



    Si la réaction des pétitionnaires est légitime et si leurs craintes sont sans doute fondées, on est en droit de s'étonner d'un certain nombre d'arguments apportés à leurs thèses. En premier lieu par celui qui introduit la dite pétition affirmant que le monde des musées français serait « envié pour l'exceptionnel soutien dont il bénéficie de la part de l'Etat et des municipalités ». Je ne connais certes pas les ressources financières des grands établissements tels que le Louvre mais force est de constater, année après année, la misère croissante des crédits accordés au patrimoine en général et aux musées de province en particulier. A titre d'exemple la DRAC de la région Midi-Pyrénées consacrait, en 2003, 11,5 millions d'euros à son secteur du patrimoine. En 2006 le chiffre atteint péniblement 1,75 millions d'euros. En conséquence l'enveloppe budgétaire des musées a été amputée, toujours en 2006, de 30%! Il est d'ailleurs symptomatique que l'ex-directrice des musées de France n'évoque nullement la conservation et la restauration à propos de l'éthique « jusqu'à présent irréprochable » des musées.



    La restauration n'est pas le seul secteur touché par ces restrictions. On ne compte plus les musées de province en panne de réhabilitation, de personnels ou de budget d'acquisition. De plus en plus d'établissements sont contraints, par leur municipalité, à réaliser le tour de force de monter ou de recevoir des expositions sans nouvelles ressources. La pétition évoque les codes de déontologie publiés par l'ICOM : il serait intéressant d'interroger les conservateurs sur la réalité de leur travail. Beaucoup passent plus de temps à faire de la gestion de personnel ou à mendier de pauvres subsides qu'à faire de la « recherche » ou « du travail scientifique ». « Et puis pourquoi les 7 millions de visiteurs annuels au Louvre, payants pour la grande majorité, devraient-ils être privés de ces œuvres si longtemps » s'interroge la pétition : on pourrait sans doute poser cette question aux milliers de visiteurs qui, cet été, n'ont pu accéder aux salles d'Egyptologie faute de personnel.



    Ne serait-il pas temps d'accorder aux conservateurs un « droit à l'expérimentation » ? Le projet de M. Loyrette ne consiste pas à vendre ou dilapider notre patrimoine mais à « louer » temporairement certaines œuvres moyennant rétribution. Le patrimoine est inaliénable, pas intransportable. Les pétitionnaires se disent choqués de « l'utilisation commerciale et médiatique des chefs-d'œuvre du patrimoine national ». Mais alors que penser des halls d'accueil de nos grands musées transformés en véritables galeries marchandes ? J'ai récemment découvert dans l'une de ces boutiques, au milieu des pin's, calendriers, cravates et autre objet culturel, une boite transparente contenant une« figure action » à l'effigie de Van Gogh. Le peintre, tout en plastique articulé, tenait une palette à la main à côté d'un chevalet pliant. Mais le génie du fabriquant de jouet ne s'arrêtait pas là puisqu'il proposait une seconde tête interchangeable dite « à l'oreille coupée » le tout pour la modique somme de 10 euros. Et que doit-on penser des éternelles et invariables expositions autour des peintres impressionnistes : sont-elles concernées par le texte lorsqu'il affirme qu'« il faut prêter des œuvres d'art ( - ) dans le cadre de manifestations qui apportent une contribution à la connaissance et à l'histoire de l'art » ?



    Ne faut-il pas faire confiance aux conservateurs en leur accordant un peu plus de marge de manœuvre quand à la gestion des collections ? M. Loyrette rappelle fort justement, lors d'un entretien accordé au « Monde » que son musée possède 380 000 œuvres pour seulement 35 000 exposées. Le dépôt payant et temporaire de certaines œuvres permettrait peut-être de restaurer et de présenter des collections en réserves. Pourquoi se priver de la possibilité de voir enfin nos musées pouvoir se porter acquéreur de chefs-d'œuvre aujourd'hui inaccessibles lors des grandes ventes internationales ? Et comment nommer ce patrimoine, acquis en 2006, à des prix pharaoniques et à la barbe des musées, par des « nouveaux riches »: objet d'art ou objet de spéculation ?



    Je dois avouer être ravi de cette polémique. Ravi de voir enfin la question patrimoniale sur la place publique, enchanté de constater que le débat sur le rôle des musées arrive à se faire entendre au milieu d'une assourdissante et bien souvent inintéressante campagne électorale. Mais ce qui me réjouit le plus, c'est l'ampleur qu'est en train de prendre le débat. Certes les artisans de cette polémique ne sont pas exemptés d'arrière-pensées mais tant pis. Allumer son poste radio, au petit matin, en prenant son café chaud et en écoutant, à la place des sordides faits divers, des revues de presse consacrées à l'avenir de nos objets d'art, moi, à défaut d'illuminer ma journée, ça la rend moins sinistre. Foi de restaurateur !



    Olivier CLERIN



    Restaurateur de peinture de chevalet.


  • Commentaires

    1
    Vendredi 19 Janvier 2007 à 14:59
    Réponse au texte d'Olivier Clairin
    Bonjour, Votre texte est intéressant, mais à mon avis votre raisonnement est faux. D'abord parce que "nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude". Oui, depuis longtemps, les crédits des musées de province sont insuffisants. Oui, certains établissements se transforment en galeries commerciales, à commmencer par le Louvre qui vient de laisser installer en son sein (et non dans la galerie marchande) un Starbuck café (à quand un Mac Donald ?). Mais ce sont justement ceux qui aujourd'hui encensent Abu Dhabi qui sont les premiers responsables de cette dérive, à savoir certains hommes politiques et les dirigeants de quelques grands musées (dont, à part Henri Loyrette, aucun n'est conservateur). Lorsque vous parlez du droit des conservateurs à expérimenter, de quels conservateurs parlez-vous ? Pensez-vous que vous en trouverez beaucoup de favorables à cette "expérimentation". Détrompez-vous d'ailleurs, il ne s'agit pas d'une expérimentation. Si demain ce projet voit le jour, pensez vous une seconde que cet argent ira vraiment au musée. Imaginez un maire recevant un ou deux millions d'euros en échange du prêt à long terme d'oeuvres. Pensez-vous qu'il affectera cet argent au musée sans diminuer d'autant la subvention municipale à cet établissement ? Quant au mythe des réserves du Louvre, je vous conseille de lire la lettre ouverte à Jack Lang de Jean-René Gaborit, sur le site La Tribune de l'Art.
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