• Sans frapper !

                Comme d’habitude, elle était entrée sans frapper, l’air passablement énervé, son béret vissé en biais sur la tête. Ses bas de laine légèrement plissés sur les chevilles et vêtue d’une robe au textile et motifs indescriptibles, elle franchissait la porte et s’avançait d’un pas décidé.

    « Sans frapper », lui fis-je remarquer en m’excusant de terminer ce que j’étais en train de faire.

     

    Enervée elle était. Et moi donc !

     

    Elle venait de m’appeler quelques heures plus tôt pour m’informer qu’elle viendrait l’après-midi même reprendre possession du tableau qu’elle m’avait confié pour traitement. La façon fort cavalière avec laquelle ce rendez-vous avait été pris ne m’avait que modérément enchantée. Mais bon ! Puis, une demi-heure avant sa venue, elle m’avait rappelée pour me dire que le camion venait de partir et que son fils, le maire du village, se chargeait de récupérer ledit tableau. Le seul problème, c’est que le Maire, moi, je ne l’avais jamais vu. Et puis, pour tout dire, ce n’est pas lui qui m’avait confié cet objet.

     

    Quelques mois plus tôt, par l’intermédiaire d’une connaissance, j’avais été appelée au chevet de cette « Crucifixion ». Comme souvent dans l’histoire du vandalisme, c’est l’association des amis de Saint Machin qui tentait de faire quelque chose pour l’église. Je m’étais donc rendue sur place (un week-end, pour arranger tout le monde) pour observer ce chef-d’oeuvre de l’art local, sans châssis, roulé peinture vers l’intérieur et posé sous les chaises de la sacristie. J’avais été fort attentive et d’une patience exemplaire, non extraordinaire, devant les recommandations de mon interlocutrice qui souhaitait que le devis soit réalisé au nom de l’association, car « voyez-vous la mairie ne s’intéresse pas à ces bondieuseries ».  Et puis il lui fallait un devis détaillé pour que l’association puisse faire ses calculs. Enfin, c’était à elle que le tout devait être adressé car ELLE était la Présidente. Je prenais bonnes notes de toutes ses prescriptions et me lançais dans la rédaction du document que j’expédiais dans les meilleurs délais.

     

    Pendant huit mois silence radio, jusqu’à ce que ma présidente des amis de St Bidule refasse surface. Elle arrivait, là, dans une heure, soulignant bien que « toutes les précautions de transport avaient été prises ». C’est ainsi que la toile était entrée à l’atelier, délicatement roulée sur une vieille gouttière en zinc, couche picturale toujours vers l’intérieur ! Là déjà, j’aurais dû me méfier.

     

    Car  une fois le devis signé, le harcèlement a commencé. D’abord téléphonique, pour savoir à quel moment les travaux allaient pouvoir commencer. Puis par des visites d’atelier, toujours impromptues, seule ou avec les amis de St Schtrumblu, chacun venant admirer l’image retrouvée, les couleurs qu’on ne voyait plus, la douceur du visage de la Vierge …

     

    Puis les travaux sont arrivés à leur terme. Lors de notre dernier entretien, j’avais évoqué le règlement de la facture sans que cette annonce n’entraîne de remous. Mais aujourd’hui coup de théâtre. En m’apprenant que ce n’était pas elle, mais la mairie qui venait rechercher cette « Crucifixion », elle m’apprenait que ce serait aussi ladite commune qui s’occuperait de ma facture. Et pour cause : après avoir vainement tenté de nous régler en espèces sonnantes et trébuchantes, l’association, à court d’argent, cherchait à passer par la mairie afin d’échapper à la TVA.

     

    Aussi lui annonçais-je que j’étais aux regrets mais que je ne saurais remettre ce tableau à un « parfait inconnu » et qu’il était hors de question que je sois payée à la St Glinglin. Et comme le ton de ma voix ne laissait aucune équivoque sur mes intentions, elle arrivait, en personne, elle même.

     

    Sans frapper donc.

     

    « C’est quoi le problème ? ». C’est, à mon souvenir, la seule phrase que je l’ai autorisé à prononcer durant le quart d’heure qui suivit. Et de problème, il n’y en a pas eu, car je récapitulais sans temps mort :

    -         ELLE m’avait fait venir à St Machin

    -         ELLE avait tenu à recevoir le devis en personne

    -         ELLE avait informé Son association

    -         ELLE avait signé le devis

    -         ELLE avait suivi le chantier

    -         ELLE avait pris rendez-vous pour la restitution de la toile

    -         ELLE ne pouvait pas payer

    -         ELLE n’était plus autorisée à la moindre initiative

    -         JE prenais la direction des opérations.

     

           Monsieur le maire était resté silencieux, tétanisé et elle, totalement défaite. Il me semble que de sa vie, personne n’avait jamais dû réussir à la faire taire.

           Dans la foulée, j’ai réédité mon devis au nom de la commune, document que Monsieur le maire m’a signé sur-le-champ en le datant de dix mois en arrière. J’ai également refait la facture en triple exemplaire et sur celui que j’ai conservé, il a apposé la date, sa qualité, sa signature et la mention « remise en main propre ». Je crois que si je lui avais réclamé ses clés de voiture, il me les aurait cédées avec le sourire.  Il s’est engagé à courir chez le percepteur la déposer au plus vite et à ce qu’elle soit réglée dans les quarante jours conformément à la loi, m’a redit dix fois « qu’il n’y aurait aucun problème, qu’il était désolé, que sa mère aurait dû, qu’il aurait pu, que … »

     

            ELLE s’est ensuite dirigé vers la porte, l’a délicatement ouverte, est remontée dans sa voiture et, silencieusement, s’en est retournée. Bien frappée.

     

    H. O.


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