•              Devant l’avalanche des courriers des lecteurs, je dois me résoudre à répondre enfin à une question brûlante mais ô combien difficile : comment bien choisir son restaurateur. Voici donc quelques conseils simples et efficaces qui vous éviteront, s’ils sont appliqués avec rigueur, bien des déconvenues.

     

    Faut-il choisir son restaurateur diplômé ?

    Bien choisir son restaurateur c’est d’abord et avant tout une question de confiance. Car n’oublions pas qu’il n’existe pas dans le domaine de la conservation restauration d’appellation d’origine contrôlée ! Alors n’hésitez pas : demandez-lui sa formation, une copie de son diplôme, voire un exemplaire de sa thèse de fin de cycle. S’il rechigne, alors, demandez-lui des preuves de ses capacités. Par exemple apportez-lui à traiter, avant toute intervention, une affiche que vous aurez pris soin de lacérer en tout sens.

     

    Faut-il choisir un restaurateur expérimenté ?

    Contrairement à une idée reçue, ne prenez pas votre restaurateur trop jeune. Certes vous le paierez probablement moins cher, mais le résultat est parfois incertain.

    Ne le choisissez pas non plus trop vieux : on ne le dit pas assez mais le restaurateur vieillit mal ! Il n’y a qu’à consulter la liste des membres de clubs de remise en forme pour constater que le restaurateur est souvent un abonné de longue date. Tendinites, mal de dos, cervicales en miettes, intoxications chroniques, allergies diverses, telles sont les symptômes fréquemment rencontrés. En un mot, choissez-le ni trop vert, ni trop gâté !

     

    Faut-il choisir un restaurateur patient ?

    Evidemment ! La patience est la qualité indispensable à tout bon restaurateur. Pour en être sûr, un petit test simple mais redoutable est recommandé. Parlez-lui de votre tante et de son goût pour l’aquarelle. Si votre restaurateur montre quelques signes de fatigue au bout d’un quart d’heure de discussion, alors passez votre chemin.

     

    Comment accorder sa confiance à un restaurateur ?

    La question est épineuse car confier la restauration du portrait de sa grand-mère à un inconnu est chose difficile. Là aussi un petit examen est facilement réalisable : le test de la boîte en chocolat. Présentez-lui  par exemple un magnifique Monet que vous aurez pris soin de découper sur votre boîte de noël et observez sa réaction. Mais attention : si au bout d’une demi-heure d’examen votre restaurateur n’a toujours pas ouvert la bouche, c’est peut-être par politesse.

     

    Quel type de restaurateur choisir ?

                Ici comme ailleurs, il n’existe pas un, mais des restaurateurs. Alors n’allons pas par quatre chemins et détaillons avantages et inconvénients de chacun.

     

    -         Le restaurateur bûcheron.

    Possédant une solide expérience de son métier, le restaurateur bûcheron est un taiseux. On le reconnaîtra facilement à son tablier ou sa blouse sans âge, mais surtout à son opinel qu’il porte sur lui jour et nuit.

    Inconvénients : le restaurateur bûcheron n’aime pas la paperasse. N’attendez pas de lui un devis détaillé de quatre pages, encore moins un rapport circonstancié du traitement réalisé.

    Avantages : derrière son côté bourru, le restaurateur bûcheron a un cœur gros comme ça. Et si vous arrivez à percer sa carapace, alors il est capable de vous parler pendant des heures de la qualité d’un bois ou de la beauté d’un ponçage.

     

    -         Le restaurateur high tech.

    Rare, élégant et raffiné, le restaurateur high tech aime les costumes en lin. On le reconnaîtra aisément à son ordinateur portable dernier cri et bien sûr à son inévitable oreillette.

    Inconvénients : malgré son encombrante panoplie, le restaurateur high tech est toujours injoignable. Volant de colloques en congrès, il vous fera comprendre qu’obtenir un rendez-vous est un véritable cadeau qu’il vous fait.   

    Avantages : avoir un restaurateur high tech dans ses connaissances est la certitude de soirées réussies. L’inviter à une garden-party est d’ailleurs le plus sûr moyen d’obtenir un rendez-vous.

     

    -         Le restaurateur jeune diplômé.

    Le restaurateur jeune diplômé est facilement trouvable car il aime les interviews, les caméras de télévisions et les pages jaunes de l’annuaire. C’est surtout et avant tout un hypersensible.

    Avantages : le restaurateur jeune diplômé perd volontiers quelques heures à vous expliquer dans le détail ce qu’il a écrit dans ses douze pages de devis.

    Inconvénients : le restaurateur jeune diplômé perd volontiers quelques heures à vous raconter toutes les difficultés qu’il a eu à réaliser le traitement.

     

    -         La grosse boîte.

    C’est le tout en un de la restauration. Un problème de vernis oxydé, une sculpture sous forme de puzzle, un robinet qui fuit : elle fait tout, du sol au plafond,  pas chère, pour avant-hier.

    Avantages : la grosse boîte, c’est le Top Budget de la restauration. En plus de la restauration de votre tableau, n’hésitez pas à lui demander, pour le même prix, si elle ne ferait pas un petit quelque chose pour le joli tapis persan sur lequel votre charmant bambin a renversé son bol de chocolat. Parfois même vous aurez droit à un tour en hélico.

    Inconvénients : la grosse boîte confond souvent le tableau avec le joli tapis persan.

     

    -         La Versaillaise.

    La Versaillaise aime Paris et de ce fait n’hésite pas à perdre deux à trois heures de transport quotidien afin de retrouver son chevalet numéroté au C2RMF (prononcez « smurf »).  Avantages : la Versaillaise est toujours au courant des derniers examens en cours sur la Joconde et ne manquera pas de vous donner son avis éclairé sur le dernier Titien restauré.

                Inconvénients : La Versaillaise n’accepte que les petits formats car elle ne possède pas d’atelier. A moins bien sûr qu’elle n’ait récupéré, au départ du petit dernier, les 15 m² de sa chambre qu’elle aura pris soin de transformer en lieu de travail.

     

    -         Le restaurateur diplômé de Province.

    Le restaurateur diplômé de Province aimerait Paris s’il n’y avait pas de parisiens. Il aime son métier, le Chambolle-Musigny, la cueillette des cèpes en automne et sa Kangoo.

                Avantages : le restaurateur diplômé de Province n’hésitera pas, au moment de vous remettre votre objet magnifiquement restauré, à vous communiquer de délicieuses recettes de cuisine.

                Inconvénients : le GPS est indispensable à tout rendez-vous.

     

    Olivier Clérin.


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  •  -         « Bon, regarde la photo, sans lire l’article,  et dis-moi ce que tu vois. »

    Je me penche vers l’écran et examine attentivement l’image d’environ 8 X 5 cm.

    -         «  Ben  …c’est un tas de cailloux, non ? ».

    -         « Certes, mais encore ».

    Sur la photo couleur on devine un bâtiment en pierre en cours de travaux. Sur la gauche on remarque des matériaux protégés du public par des palissades métalliques.

    -         « Je ne sais pas moi …une chute de pierres lors de la restauration d’une église ? »

    Ma collègue saisi alors la souris et, pointant la flèche sur le curseur, remonte rapidement l’article.

    -         « Et maintenant tu vois quoi ? »

    Au centre de l’écran se trouvent deux photos d’une même sculpture représentant Saint Jean. A gauche le saint, taillé dans une pierre grise, grandeur nature, semble intact. A droite, l’œuvre apparaît très lacunaire : le visage ainsi que tout le côté gauche allant du bras jusqu’au socle sont manquants.

    -         «  On dirait un cas classique de photos avant et après restauration. Sauf qu’elles sont inversées. »

    -         « Eh bien tu as tout faux. Elles sont bien dans le bon ordre. Lis l’article et tu comprendras ».

     

    Le texte[1] s’intitule « Vandalisme sur une chapelle néo-gothique en Alsace ». On y apprend que le maire de la commune de Wintzenheim, près de Colmar, a décidé, sans autorisation préalable de Drac, de procéder à « l' «  épuration » de ces statues et des éléments décoratifs sculptés, sous prétexte que ceux-ci menaçaient la sécurité du public ». La ravissante petite église en question, acquise par la commune en 1984, avait été inscrite à l’inventaire des Monuments Historiques. Construite en 1860 en grès rose, elle avait même failli être classée pour la qualité de ses sculptures, faisant de la « "Sainte-Chapelle du Logelbach"  le plus exceptionnel monument néo-gothique de Haute-Alsace ».

     

    Visiblement l’argument n’a pas semblé suffisamment convaincant aux yeux du maire puisque celui-ci a fait appel à une entreprise locale afin de faire appliquer le sacro-saint principe de précaution en sécurisant le secteur. Ainsi peut-on admirer sur l’une des photos de l’article, un joyeux alpiniste, suspendu dans le vide, marteau à la main, en train de « purifier » l’une des gargouilles de l’édifice.

     

    Effaré devant le résultat, l’auteur de l’article, Didier Rykner, a cherché à contacter les services de la Drac. Voici ce qu’il lui a été répondu :

    « Or, celle-ci (la DRAC) nous a confirmé qu'elle n'avait pas été informée et qu'elle avait encore moins donné son autorisation. Elle n'a été prévenue que récemment. Elle va demander des explications à la mairie et souhaite pouvoir récupérer les gravats (ill. 10) qui seraient encore conservés par l'entreprise pour envisager une restauration des sculptures. »

     

    Je vois d’ici l’appel d’offre : jeux concours à Wintzenheim. Reconstitution du plus grand puzzle du monde en 3 D.

    Lots n°1, 2 et 3 –Tas de gravats.

    Et grâce aux récents changements législatifs, il est fort à parier que le maître d’ouvrage[2] sera …M. le Maire - Himself.

     

    Olivier Clérin.



    [1]Didier Rykner  « Vandalisme sur une chapelle néo-gothique en Alsace », La Tribune de l’Art (mis en ligne le 28 juillet 2009) Lien : http://www.latribunedelart.com/Patrimoine/Patrimoine_2009/Vandalisme_Wintzenheim_1001.htm

    [2] Le maître d’ouvrage est une personne morale ou un organisme pour le compte de qui le projet est réalisé. Celui-ci en définit les objectifs, détermine le cadre des travaux et en assure le financement...


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  • 12h10. Le téléphone sonne. En voyant l’heure, je m’attends à recevoir un de ces démarchages téléphoniques qui égrènent les journées de travail… Ô surprise,  il s’agit d’un personnel des Monuments Historiques qui m’entreprend sur les peintures murales de la chapelle de B., en me demandant notamment si celles-ci ont un quelconque intérêt.

     Car à son avis, elles n’en ont aucun. Certes elles sont datées de la fin du XVI ème siècle, mais elles ont été entièrement repeintes au XIX ème. Bref il n’y a plus d’original… Certes aussi, il n’a pu les voir qu’à la lampe torche... mais quand même, il se demande bien pourquoi elles ont été classées au titre des Monuments Historiques, en plus en tant qu’ « objet mobilier ».

    Ayant eu la chance d’observer ces peintures avec un éclairage adapté, je me permets de l’informer qu’un dossier complet a été réalisé quelques années auparavant et de commencer à lui détailler l’intérêt de ce cycle peint. A l’issue de l’entretien, ne comprenant pas où menait tout cela, je m’autorise à lui demander la cause de ce grand questionnement.

    Et bien, tout simplement, le Ministère de la Culture a demandé aux DRACs de « remettre à plat » tous les anciens classements !

     

    Une fois le téléphone raccroché, cela a commencé à trotter dans ma tête. Remettre à plat, remettre à plat…Mais qu’entend le Ministère par cette formule ? Je cherche désespérément l’intérêt d’un travail a priori colossal (plus de 14 000 édifices classés en France en 2007). Faute d’autre chose, une pensée mesquine me vient à l’esprit, une de ces idées qui traversent l’esprit mais dont on a tout de suite un peu honte tant elles paraissent saugrenues. Non, ce n’est pas possible, ce ne serait tout de même pas pour déclasser des sites en vue de… faire des économies de bouts de chandelles ? D’où peut-être la lampe torche …

     

    Me voilà donc sur internet.

    … Alors, pour classer un édifice, un dossier constitué par la conservation régionale des monuments historiques est examiné par la CRPS (commission régionale du patrimoine et des sites, composée de 30 membres). L’arrêté d’inscription est signé par le Préfet puis transmis au Ministère…

    Mais qu’en est-il du déclassement ? La question avait été posée au Ministre de la Culture en 2003[1]. Selon l’article 13 de la loi du 31 décembre 1913, " le déclassement total ou partiel d'un immeuble classé est prononcé par un décret en Conseil d'Etat, soit sur la proposition du ministre chargé des affaires culturelles, soit à la demande du propriétaire ". Je continue ma lecture  et me trouve rassurée : « Dans la réalité, un tel déclassement est rarissime : aucun n'est intervenu au cours des dix dernières années. »……

     

    Mieux encore : concernant la question des immeubles inscrits à l’inventaire supplémentaire, « une circulaire ministérielle du 15 juin 2001 recommande aux préfets de région que, lors du réexamen des listes d'édifices inscrits, seules soient abrogées les inscriptions devenues inutiles lorsque les édifices considérés ont été entièrement ou en majeure partie détruits soit par faits de guerre, soit à la suite de démolitions légalement autorisées. »

     

     

    Ouf ! Rassurée, je quitte mon écran pour retourner à mes chères études quand tout à coup un doute m’assaille. Une petite voix intérieure se demande si les « coupes budgétaires » qui sévissent depuis 2005 dans le domaine du patrimoine ne correspondraient pas aux fameuses « démolitions légalement autorisées » ? A moins que, fièvre du travail aidant, je ne me sois pas rendu compte, au fond de ma province, de récents « faits de guerre » …d’où peut-être la lampe torche ?

     

     

    Françoise Tollon



    [1] Question écrite n° 08689 de M. Raymond Courrière (Aude - SOC) publiée dans le JO Sénat du 31/07/2003 - page 2429, Réponse du Ministère de la culture et de la communication publiée dans le JO Sénat du 02/10/2003 - page 2972, http://www.senat.fr/questions/base/2003/qSEQ030708689.html

     

     


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  • Ils sont tous là, minutieusement alignés contre le mur. Sept tableaux, tous dans un état de conservation calamiteux.

          - «  Et il vous faut tous ces devis en urgence ? »

    La conservatrice semble étonnée de ma question et me répond spontanément :

    «  Evidemment ! »

    Je me retourne et observe à nouveau les œuvres. Tous les supports, d’assez grand format, sont lacunaires, déchirés, détendus. Dans au moins cinq cas il faudra reprendre les rentoilages et la quasi-totalité des couches picturales sont en état de soulèvements généralisés. En manipulant l’une d’entre elles, j’ai l’impression d’attraper une biscotte qui menace à tout instant de se disloquer.

           - « Excusez-moi d’insister mais êtes-vous sûr de tout pouvoir restaurer cette année ?

           - « Au minimum l’examen et les photos prendront une journée. Et si l’on ajoute la saisie, la réflexion sur les traitements, le montage des dossiers et enfin les formalités administratives, je vais y passer au moins trois jours. »

    Au regard qu’elle me jeta, j’ai tout de suite compris que je n’aurais pas dû insister.

     

                En rentrant éreinté, je me suis offert une petite lobotomie maison : soirée pizza – bière – télé. Une heure et demi de décrassage de neurones non stop. Et puis, comme d’habitude, le succès du traitement est tel que je n’arrive pas à faire les gestes nécessaires pour aller me coucher. Et c’est là que je suis tombé sur l’émission.

                Watcha ! Non, je ne viens pas d’éternuer mais c’est le nom de cette émission de seconde partie de soirée diffusée sur le satellite. C’est une sorte de magasine féminin mais qui parle et qui bouge. Le truc marrant, c’est la voix off, un brin décalée. Et évidemment tous les sujets sont tendances, donc autant dire que l’on n’allait pas me saouler avec le patrimoine et la restauration. Au programme de cette soirée, trois sujets brûlants sur le « coaching » avec pas moins de trois reportages différents.

     

                Et ça commence avec le « coaching voiture ». Un super pro, moyennant la modique somme de 200 €, examine dans le détail l’occasion que vous hésitez à vous acheter. Là, en regardant l’expert tester de magnifiques gentes alu, je me suis dit que lui, en tout cas, ne faisant pas dans le mécénat.

                Puis on enchaîne par « la coach lover ». Pour 20 € l’appel, 50 € le mail ou 550 € les trois séances d’entretien, une professionnelle de la rencontre amoureuse vous aide à « augmenter votre capital de séduction ». Autant vous dire que j’ai vite noté sur un bout de papier le numéro de téléphone en vue de ma prochaine rencontre avec la conservatrice.

     

                Enfin le « coaching room». Quésako ? Et bien … je ne suis pas sûr d’avoir tout compris. Il y avait une femme, élégamment habillée, qui n’arrivait pas à redécorer son douillet appartement parisien. Vous allez sans doute penser que lorsque dans la vie on a  comme seul problème la couleur de l’abat-jour et la forme du bol à cacahouètes, c’est que l’on est pas encore au bord du gouffre.

    Mais la dame, elle, elle était vraiment au bord de la crise de nerf. Alors elle avait fait appel à une super professionnelle et hop ! En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la super Nani de la déco attrape un sac poubelle d’une main et un bouquet de tulipes en plastiques de l’autre en s’exclamant :

    «  Vous êtes sûr de vouloir conserver cet objet ? ».

    Puis devant le regard perdu de sa cliente d’ajouter :

    « C’est vraiment indispensable ? »

    Et sans même attendre la réponse, elle balance le précieux objet avant de saisir un cendrier en onyx en continuant ses questions.

    Le son a doucement baissé et la petite voix off de la présentatrice a malicieusement commenté :

    « Mais dîtes donc ! C’est pas un peu cher ça, 800 € la séance, pour une simple virée poubelle ? »

     

    En éteignant la lumière du salon je me suis fait la promesse que pour ma prochaine lobotomie je ne décollerai pas de Disney Chanel. Et demain, c’est sûr, je m’installe « coach musée ».


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  •             Comme d’habitude, elle était entrée sans frapper, l’air passablement énervé, son béret vissé en biais sur la tête. Ses bas de laine légèrement plissés sur les chevilles et vêtue d’une robe au textile et motifs indescriptibles, elle franchissait la porte et s’avançait d’un pas décidé.

    « Sans frapper », lui fis-je remarquer en m’excusant de terminer ce que j’étais en train de faire.

     

    Enervée elle était. Et moi donc !

     

    Elle venait de m’appeler quelques heures plus tôt pour m’informer qu’elle viendrait l’après-midi même reprendre possession du tableau qu’elle m’avait confié pour traitement. La façon fort cavalière avec laquelle ce rendez-vous avait été pris ne m’avait que modérément enchantée. Mais bon ! Puis, une demi-heure avant sa venue, elle m’avait rappelée pour me dire que le camion venait de partir et que son fils, le maire du village, se chargeait de récupérer ledit tableau. Le seul problème, c’est que le Maire, moi, je ne l’avais jamais vu. Et puis, pour tout dire, ce n’est pas lui qui m’avait confié cet objet.

     

    Quelques mois plus tôt, par l’intermédiaire d’une connaissance, j’avais été appelée au chevet de cette « Crucifixion ». Comme souvent dans l’histoire du vandalisme, c’est l’association des amis de Saint Machin qui tentait de faire quelque chose pour l’église. Je m’étais donc rendue sur place (un week-end, pour arranger tout le monde) pour observer ce chef-d’oeuvre de l’art local, sans châssis, roulé peinture vers l’intérieur et posé sous les chaises de la sacristie. J’avais été fort attentive et d’une patience exemplaire, non extraordinaire, devant les recommandations de mon interlocutrice qui souhaitait que le devis soit réalisé au nom de l’association, car « voyez-vous la mairie ne s’intéresse pas à ces bondieuseries ».  Et puis il lui fallait un devis détaillé pour que l’association puisse faire ses calculs. Enfin, c’était à elle que le tout devait être adressé car ELLE était la Présidente. Je prenais bonnes notes de toutes ses prescriptions et me lançais dans la rédaction du document que j’expédiais dans les meilleurs délais.

     

    Pendant huit mois silence radio, jusqu’à ce que ma présidente des amis de St Bidule refasse surface. Elle arrivait, là, dans une heure, soulignant bien que « toutes les précautions de transport avaient été prises ». C’est ainsi que la toile était entrée à l’atelier, délicatement roulée sur une vieille gouttière en zinc, couche picturale toujours vers l’intérieur ! Là déjà, j’aurais dû me méfier.

     

    Car  une fois le devis signé, le harcèlement a commencé. D’abord téléphonique, pour savoir à quel moment les travaux allaient pouvoir commencer. Puis par des visites d’atelier, toujours impromptues, seule ou avec les amis de St Schtrumblu, chacun venant admirer l’image retrouvée, les couleurs qu’on ne voyait plus, la douceur du visage de la Vierge …

     

    Puis les travaux sont arrivés à leur terme. Lors de notre dernier entretien, j’avais évoqué le règlement de la facture sans que cette annonce n’entraîne de remous. Mais aujourd’hui coup de théâtre. En m’apprenant que ce n’était pas elle, mais la mairie qui venait rechercher cette « Crucifixion », elle m’apprenait que ce serait aussi ladite commune qui s’occuperait de ma facture. Et pour cause : après avoir vainement tenté de nous régler en espèces sonnantes et trébuchantes, l’association, à court d’argent, cherchait à passer par la mairie afin d’échapper à la TVA.

     

    Aussi lui annonçais-je que j’étais aux regrets mais que je ne saurais remettre ce tableau à un « parfait inconnu » et qu’il était hors de question que je sois payée à la St Glinglin. Et comme le ton de ma voix ne laissait aucune équivoque sur mes intentions, elle arrivait, en personne, elle même.

     

    Sans frapper donc.

     

    « C’est quoi le problème ? ». C’est, à mon souvenir, la seule phrase que je l’ai autorisé à prononcer durant le quart d’heure qui suivit. Et de problème, il n’y en a pas eu, car je récapitulais sans temps mort :

    -         ELLE m’avait fait venir à St Machin

    -         ELLE avait tenu à recevoir le devis en personne

    -         ELLE avait informé Son association

    -         ELLE avait signé le devis

    -         ELLE avait suivi le chantier

    -         ELLE avait pris rendez-vous pour la restitution de la toile

    -         ELLE ne pouvait pas payer

    -         ELLE n’était plus autorisée à la moindre initiative

    -         JE prenais la direction des opérations.

     

           Monsieur le maire était resté silencieux, tétanisé et elle, totalement défaite. Il me semble que de sa vie, personne n’avait jamais dû réussir à la faire taire.

           Dans la foulée, j’ai réédité mon devis au nom de la commune, document que Monsieur le maire m’a signé sur-le-champ en le datant de dix mois en arrière. J’ai également refait la facture en triple exemplaire et sur celui que j’ai conservé, il a apposé la date, sa qualité, sa signature et la mention « remise en main propre ». Je crois que si je lui avais réclamé ses clés de voiture, il me les aurait cédées avec le sourire.  Il s’est engagé à courir chez le percepteur la déposer au plus vite et à ce qu’elle soit réglée dans les quarante jours conformément à la loi, m’a redit dix fois « qu’il n’y aurait aucun problème, qu’il était désolé, que sa mère aurait dû, qu’il aurait pu, que … »

     

            ELLE s’est ensuite dirigé vers la porte, l’a délicatement ouverte, est remontée dans sa voiture et, silencieusement, s’en est retournée. Bien frappée.

     

    H. O.


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